La tempête

il y a quarante ans de cela
madame Maria Luisa Yanez et son mari
choisirent de quitter la Galice
afin d'être libres de penser
ce qu'ils voulaient
ils s'établirent en France
près de l'océan
lui travailla dans une fabrique
de lambris en pin traité
succomba d'un cancer peu de temps
après avoir pris sa retraite

elle se coiffe d'une casquette
claire lorsqu'elle sort
en milieu d'après-midi
va promener son caniche
à travers la ville peuplée de vieilles gens
c'est dans les allées de l'ancien cimetière
que je l'ai croisée cette fois
après m'être recueilli devant
la tombe de mon cousin Vlam

tandis que son bras décrivait
un arc du nord au sud
madame Yanez m'a dit
regardez-moi ça
la tempête a tout fichu par terre
même le monument aux soldats morts
pour la patrie est tombé
quelle misère

j'ai regardé les pierres descellées
puis le caniche couché
aux yeux blancs opaques
je me suis souvenu de la solitude
que j'éprouvais dans cette ville
lorsque j'avais vingt ans
des heures passées à
attendre une fille




Torre de Belem

tandis que sur le Tage une vedette rapide
amène un pilote à bord du roulier brésilien Borodine
un homme en costume d'alpaga gris tourné
vers l'estuaire s'évente avec son panama

madame Veira Pereira Fratel achète
deux carreaux de céramique peints à la main
va s'asseoir à l'ombre
d'un bananier près des marchands de souvenirs
n'a pas envie d'aller retrouver son mari
là-bas un peu plus loin au sommet de la tour
d'ailleurs à cet instant précis son mari a l'esprit
ailleurs en un autre lieu un autre temps

Prasca de Allegria

au milieu de la place plantée d'eucalyptus
de caoutchoucs de palmiers
une fontaine à deux vasques ornementées
alimente un grand bassin circulaire
dans lequel se désaltère un chien perdu
Monsieur Alvaro Pereira Fratel s'est assis là
sur un banc face à la caserne des bombeiros voluntarios
parfois la brise agite doucement les feuillages sombres
transporte une légère nuée d'embruns tièdes

à sa gauche se dresse la façade de la pension Allegria
derrière les fenêtres entrouvertes du premier étage
il devine sa femme allongée sur les draps
un livre sentimental entre les mains
peut-être pense-t-elle comme lui parfois
aux années passées l'un avec l'autre à leurs corps
chaque jours un peu plus laids
plus lourds plus raides



Agua de Madeiros

à marée basse sur la plage déserte
près d'un casier à langouste
échoué sur le rivage
ils jouent aux mots cachés dans le sable
devant eux des oiseaux rasent l'écume
plus loin un surfer attend
la bonne vague
d'ailleurs
la voilà verte
laiteuse

Les chevelures sous-marines

après les cours Majesty s'en va nager avec Missy Pharaon
sous l'eau la forme de leurs corps s'estompe se dissout
en surplomb d'une épave de goélette
coiffée de posidonies
plus tard ils se sèchent l'un contre l'autre
Majesty suit du doigt les cicatrices
qui courent sur les jambes de son amie
alors qu'ils rentrent
la haute silhouette du ferry Monte Cinto
disparait derrière les reliefs de l’ile-forteresse
un laurier proche vibre sous l'effet
de la brise son frémissement
éveille en Majesty le souvenir
des chênes verts et des oliviers
sur les collines sèches de Sardaigne








Le Finnegan's Wake

Dans une rue en pente face
à la tour de l'université
derrière la double-porte aux trente-six
rectangles vitrés voici le quartier général et
les photos des morts de Long Kesh
accrochées sur le mur de droite
à côté des avis légaux n’empêchent
pas les plans d'un soir les élans l'envie
d'aller toucher l'eau de danser
d'oublier la pauvreté les repères critiques
ou les missions célestes
chacun ici caresse l’idée de ne pas
en découdre de flotter simplement
vers l’amour loin des guichets des contrôles
des sirènes des cris des peintures vengeresses
bonsoir Majesty
bonsoir miss Dolly
bonsoir Lido
bonsoir Strass
bonsoir tout le monde

L'industrie

Un professeur d’esthétique l’amène
dans un lieu d’expérimentation
une usine désaffectée rue de Palikao
des performers allemands tronçonnent une Austin Mini
font exploser une carcasse de veau avec un bâton de dynamite
sur une bande-son d'ATT Tronic
Majesty s’ennuie un peu
regarde les spectateurs depuis un point reculé
s’intéresse à la façon dont chacun s’arrange
avec sa timidité et son désir
puis confie au professeur
son intention de partir sans délai
pour le club Rose Bonbon

Un pressentiment

Aux Bains-Douches la fumée donne à l'air une teinte bleue
mouvante dans les rayons lumineux
au comptoir une jeune fille
venue de Lelystad et coiffée d'une casquette
façon gavroche pleure et
ses larmes tombent sur le comptoir
se diluent dans une petite flaque de téquila sunrise
ému Majesty vient s’accouder à côté de la jeune fille
au cours de la conversation qui suit
il apprend qu’elle se prénomme Ineke
et qu'elle est triste car ce soir en particulier
le visage du monde lui déplait
plus tard il la raccompagnera en voiture
afin de lui éviter la pluie froide de novembre
déposera un baiser sur ses lèvres
avant de la voir disparaitre
dans un hôtel haussmannien

Abstraction, colères

Poussés par la curiosité et tournés vers l'innovation
Sofia et Majesty citent des sociologues français
des auteurs américains ou des poètes russes
font référence à des plasticiens en vue
recherchent des images idéales et rares
empruntent des éléments de style
aux groupes psychédéliques de San Francisco
ou à la mythologie grecque
mais poussés par la jalousie
perdent parfois leur self-control
se disputent s'insultent et se jettent
toutes sortes d'objets à la figure
des verres pleins
des livres
des parts de pizza
des disques vynil
un objectif photographique 300mm
une sculpture de 9 kilos signée Schwitters.





Deux attentes

sous les toits de la ville avec
vue sur les nuages et le front du fleuve
Sofia l'héberge lui pardonne tout car
aimer passionnément est l'essence de sa vie
et tandis qu’il se perd dans un état mélancolique
la belle Sofia consume ses forces
à tenter de le retenir frotte
contre lui sa peau parfumée à l'opium
soulève les courbes sensuelles de son corps pâle
en suivant les arabesques vocales d'Elizabeth Fraser
mais Majesty insensible à ce don s’obstine
à espérer une découverte une perspective
quelque chose de grand de nouveau

Fièvre, fumées, danse

Dans la nuit à côté du square
debout au milieu de jeunes hommes casqués
Majesty regarde brûler le car blindé
les bris de vitrines
les sirènes des véhicules prioritaires
les coups frappés contre les carrosseries
et les cris d’enragés composent une
œuvre furieuse sur un tempo rubato
les lueurs des autos incendiées
éclairent à côté de lui le svelte Lido vêtu de noir
une étoile peinte sur son casque en train
d’esquisser des pas chassés

à une centaine de mètres
des travailleurs membres d’un syndicat réformiste
roulent des drapeaux rouges autour de leur hampe
en criant aux amis de Majesty
jeunes crétins décadents fils de bourgeois
vous êtes en train de tuer la contestation
vous faites le jeu des conservateurs et des fascistes

Mouvement, lumières

Majesty sort au crépuscule
habillé comme un prince
passe par le quartier Cluny
renifle de temps à autre
une préparation qui stimule son intellect
et aiguise ses perceptions sensorielles
entre sur un coup de tête
dans un café-galerie près des Beaux-Arts
pour y discuter un moment avec une inconnue
repart plus tard avec elle jusqu'au Palace
ou Jenny Bel'Air officie en tant que physionomiste

au milieu de créatures fantasmatiques
il danse un moment avec sa nouvelle amie
puis avec une autre semblable à une princesse
nue sous une tenue de résille à larges mailles
et jusqu'à l'aube tourne autour d'un axe
marqué par une boule à facettes
tandis que dans une salle privée en sous-sol
des couples s'enlacent et se soudent

Le dénivelé

Carmen ne me comprend plus
mes phrases dit-elle
ressemblent à l'extinction d'un souffle
en définitive je n'ai plus envie
de parler parce que c'est inutile
je m'abandonne à une lumière blanche
tandis qu'autour mes amis
se forgent des convictions neuves
je me souviens d'un truc
qui me faisait vivre il y a des années
mais je ne sais plus le nommer
et d'ailleurs maintenant qu'importe
le nom des choses

Une contrefaçon

mon enfance
m'a longtemps semblé heureuse
emplie de jeux d'eau
de pâtés de sable
d'escalades aventureuses
et tutti quanti
mais aujourd'hui
je me décide à regarder
les choses en face
et je revois
les attentes
les efforts
les pleurs
les troubles
et les grandes mains de mon père


Muravera

l'objet le plus ancien directement lié à mon histoire
et encore en ma possession
est un jeu de cubes pour enfant dans une boite en bois
je jouais avec ces cubes lorsque j'allais en vacances
chez mes grands-parents paternels à Muravera
puis mes grands-parents paternels sont morts
et les années sont passées parfois vite et parfois lentement
j'en ai pincé pour certaines filles et je les ai laissées sur la route
d'autres fois c'étaient elles qui me reprochaient
de ne pas être assez constructif et décidaient de partir
j'ai fait plein de petits boulots
commencé à écrire des textes courts et des poèmes
puis mon père est mort à son tour
j'ai retrouvé ce jeu sur une étagère élevée du placard de sa chambre
à côté d'un carton où étaient entassées de vieilles photos
et des lettres que je lui avais envoyées
j'ai jeté ces lettres parce que je ne souhaitais pas
me souvenir de ce qu'elles racontaient
j'ai embarqué les cubes
et vendu la maison pour acheter un bateau.


La Caletta

Du temps où j'allais avec oncle maoro
pêcher des petits poissons au bord du bras de mer
les lendemains recelaient
de formidables coup d'élans
de l'amour du sexe
des romans captivants
des musiques renversantes
des idées lumineuses
chaque jour était une aventure
qui mobilisait mon esprit et mes sens
j'étais rapide et transparent
comme l'était l'eau ces matins-là en Baronie
mais le temps a passé
l'oncle maoro n'est plus
j'ai quarante-huit ans j'habite
désormais loin du bras de mer
mes nuits sont sans rêves et
mes matins sans impatience

Posada

une vieille femme surnommée Pimpsa
était restée cinq jours durant
dans le Diemme Supermercati
elle dormait dans une cabine d'essayage
se lavait et se maquillait
dans les toilettes communes
errait la journée dans les allées
rêveuse et effacée
mangeait des choses
qu'elle prenait dans les rayons
au hasard de sa virée

quand les services de l'aide sociale
sont venus la chercher
elle s'est débattue avec énergie
a dit
je suis là pour faire mes courses
il n'y a rien de mal à ça
je suis dans un pays libre
laissez-moi


Orgosolo

il y a des années de ça j'ai été choisie pour être
la reine au défilé de San Antonio
plusieurs garçons me tournaient autour
certains cherchaient juste l'aventure d'autres voulaient le mariage
Mario s'y est pris d'une façon personnelle
il m'amenait dans les monts de Barbagia m'apprenait à reconnaitre
le chant et les cris d'alerte des oiseaux et moi
je lui parlais des fleurs des arbustes
de leur propriétés bonnes ou mauvaises
nous coupions des plantes pour confectionner un herbier
d'ailleurs j'ai gardé cet herbier je l'ouvre parfois avec précaution
sa couverture est craquante comme une galette
ses pages ont jauni l'encre de mes annotations s'est éclaircie
mario voyait dans chaque forme le tout et les détails
avait le pouvoir de donner aux choses un caractère exceptionnel
ici à Orgosolo certains le prenaient pour un innocent
mais il ne l'était pas il était simplement un peu plus profond
que les autres et seul le groupe des peintres
avait de la sympathie pour lui l'un d'entre eux disait que Mario était
fils de bandit et plus grand poète analphabète inconnu du monde

Sassari

j'ai amené avec moi des livres dont
un recueil de poèmes du siècle dernier
je le feuillette l'après-midi lorsque
la température élevée impose de rester à l'ombre
dedans il y a d'étranges étrangers
de jeunes seins
docteur Jonquille
et le 106 Boulevard de la Chapelle
bien sûr ce sont de vieux poèmes
avec des mots désuets
comme lampion ou garde-barrière
mais ils sont placés là où il faut
et c'est ce qui me plait

Villa Verde

l'été certains parmi nous se remplissent les poches
aménagent des pâtures en terrains de camping
vendent des fruits des légumes du pecorino de la céramique
et des bijoux d'argent inspirés de motifs anciens
mon père n'est pas comme ça

il nous dit souvent qu'on vient d'une famille illustre
qu'on est cousins des Gramsci
et après il nous sort le couplet sur Antonio Gramsci
sur l'Ordine Nuovo
et sur le parti communiste sarde

mon père ne raconte que des histoires qui sentent le moisi
il trime et il raconte des histoires qui sentent le moisi
voilà tout ce qu'il fait
il ne veut pas voir que les temps changent
rate toutes les occasions de se faire du fric
bientôt je lui dirai
en le regardant droit dans les yeux :
papa je m'en vais sur le continent
je ne veux pas de la vie que vous me proposez
toi et tous ceux de Villa Verde
je veux un nouvel horizon
je veux bouger m'amuser et baiser
ne plus entendre les sonnailles des troupeaux
et vos couplets sur l'abandon des valeurs morales

Is Arenas

longtemps je n'ai pas eu de maison
ma maison tenait dans une valise
et dans des cartons de disques en vynil
je trainais d'un endroit à l'autre
sans penser à me fixer
j'aimais les endroits gris
comme manchester ou belfast
ces années là furent anxyogènes
mais me procurèrent aussi des sensations fortes
et de belles consolations
à tout cela pourtant je n'aime pas repenser
je me suis mal conduit
j'ai manqué d'attention et de compassion
la satisfaction de mes désirs immédiats
m'a fait oublier que j'avais des choses à faire
pour la communauté
néanmoins il me reste du temps
je peux inverser le cours des choses

Orosei

à trente-cinq ans lucia a
deux garçons et une fille
l'ainé est turbulent et braillard
au fond elle l'aime moins que les autres
il ressemble à son père
mais elle s'efforce de garder ça secret
lucia a un beau visage d'insulaire
parfois elle se dit que tout a été trop vite
si elle avait été assez solide pour
résister à la pression de la famille
elle aurait pu choisir une autre voie
et un autre homme à la place de paolo
comme cet étranger qui sur la plage aujourd'hui
la regardait intensément tandis qu'elle jouait avec
ses enfants au bord de l'eau



Punta Falcone

entre deux îles s'étire un grand nuage
en forme de baleine blanche
puis plus rien
dissolu en un tas de méduses pourvues de longs filaments
ondoyants au dessus de Maddalena

à une heure du matin le vent se lève et se renforce
le maillot de Manchester United que tu m'as offert
les livres et les journaux abandonnés sous la tonnelle
sont emportés et finissent plus bas dans la colline
au-delà de l'obscurité brillent les lumières du village
et les feux de navigation des bateaux
qui vont chercher refuge au creux de la baie

Porto Rotondo

un samedi il vint jusqu'à la panne et monta à bord
derrière le capot de roof il supplia ouvre-moi Lucia
je peux être le meilleur équipier d'avant
que tu aies jamais eu à bord du Nibari Crown
mais elle n'ouvrit pas se contenta de dire
va t'en, tu ne fais pas l'affaire

après de longues secondes
elle l'entendit repartir
le bateau roula imperceptiblement
lorsqu'il descendit la passerelle
elle soupira puis alla jusqu'au réfrigérateur
se chercher un yaourt aux fruits
revint s'asseoir dans le carré
à côté du chat Milord
reprit sa lecture tandis qu'au-dehors
le vent tombait avec la nuit

Cagliari, quartier Stampace

assise sur son fauteuil en skaï rouge
carlotta passe des heures devant la télé éteinte
fume des cigarettes américaines les écrase
ensuite dans un cendrier sur pied placé à sa droite
attend là que claudia ou giovanni téléphone et quand
cela arrive entame la conversation par un
je croyais que ton frère et toi vous m'aviez oubliée pour de bon

elle n'invite jamais personne d'ailleurs n'a pas d'amis
vit seule viale san ignazio dans une grande maison de style liberty
à l'étage dans une chambre tapissée de soie vieux rose inchangée
depuis le départ de sa fille une danseuse en porcelaine
attend qu'une main remonte sa mécanique pour tourner
sur elle-même et des insectes morts séchent sur les appuis
de fenêtre les pattes en l'air

Cagliari

mère lui a dit
tu mens
père a répondu
non je ne mens pas hein fiston que je mens pas ?
ah tu vois chérie ce petit gars a les pieds sur terre il comprend
que certaines choses sont possibles et d'autres non

d'après mes souvenirs
les choses ont commencé à se détériorer comme ça
puis un an plus tard père est parti avec la femme
d'un sculpteur sympathisant communiste
parfois il venait me chercher le temps d'un week-end
il me disait tu vois fiston j'aurais bien aimé
rester avec ta mère je sais que pour toi ça aurait été mieux
ça t'aurait donné plus de stabilité mais ta mère
je ne la supportais plus elle ne comprend pas grand-chose
aux idées nouvelles elle n'est pas curieuse pas très futée

père était très sûr de lui sa pensée était constituée
d'un réseau serré d'affirmations et de certitudes
il était cadre moyen à la SICE/SPA viale la playa
responsable de la documentation il en connaissait
un rayon sur les systèmes de participations défiscalisés
il touchait aussi sa bille en mots-croisés force 4
faisait des barbecue-parties avec ses amis
du volley-club de Cagliari

en 1954 il avait eu la tuberculose
ma mère l'avait soigné des mois durant
à cette époque ils étaient très amoureux
sur une photo on les voit tous les deux souriants
à califourchon sur un scooter lambretta